III Les mutations des extrêmes droites contemporaines
1 Du déclin du racisme pur...
Le racisme, au sens premier du terme, ne constitue plus une posture fondamentale de l'extrême droite. Ce n'est dorénavant plus la question de la race, de la haine ou de la suprématie raciale qui est en jeu. En ce sens, le concept de racisme est devenu dans une certaine mesure inadapté pour développer une critique de l'extrême droite. Bien évidemment, l'extrême droite reste nationaliste, défend la préférence nationale, la fermeture des frontière, l'expulsion des sans papiers et des étrangers, la destitution de la nationalité française, et ainsi de suite. Elle reste xénophobe, marquée par la peur et la haine de l'étranger, mais pas pour des raisons spécifiquement raciales, car ce n'est pas la race qui constitue le socle de légitimité qu'elle tente d'apporter à cette posture. Cependant, la logique reste sensiblement la même sur le plan des faits et de la pratique.
2 ...à la théorie du choc des civilisations...
Ses outils de légitimation s'inspirent tout d'abord de la théorie du « choc des civilisation » (Samuel Huntington). Selon ce dernier, l'effondrement du mouvement ouvrier n'a pas marqué la fin de l'histoire, comme le défend Francis Fukuyama. Nous sommes depuis lors entrés dans une nouvelle ère caractérisée par le conflit entre les cultures, les civilisations. Cette théorie a notamment suscitée un grand intérêt suite aux attentats du 11 septembre 2001. Depuis, l'expression de « choc des civilisations » constitue un mot d'ordre et une source d'inspiration pour l'extrême droite, car elle lui permet, sans faire preuve de racisme, de s'inscrire dans une perspective politique identique, en déplaçant le problème de la question de la race à la question des différences culturelles, et à l'incompatibilité qu'elles sont censées contenir. Ainsi, ce discours permet de renforcer sa position sur la question de l'intégration, qui prend alors davantage la forme d'un impérialisme culturel exigeant une assimilation totale de la personne aux normes, valeurs et tradition de l'espace social qui l'accueille.
3 ... et à l'assimilation du langage technocratique
L'extrême droite se distingue continuellement par son hostilité marquée envers la technocratie, pourtant c'est au sein de la novlangue technocratique qu'elle a pu trouver l'argumentaire ultime en terme de légitimité pour défendre ses positions xénophobes. Qu'est ce que la novlangue technocratique ? Il s'agit d'une forme de discours gestionnaire, en apparence formel, objectif, scientifique, mathématique, logique, positiviste, historiquement et émotionnellement neutre, et qui, en éludant toute question de sentiments, de valeurs, d'idéologies, semble faire appel à la justesse de la raison quant aux exigences de la réalité. Cependant, ce discours en plus d'être extrêmement cynique, n'est pas totalement rationnel. Les exigences qu'il pose dissimulent toujours des présupposés indiscutables, tels que le contenu de la réalité dont il est question, ainsi qu'un ensemble d'intérêts particuliers et une volonté de défendre la conservation d'un certain ordre des choses. Par exemple, la logique capitaliste, (la « concurrence économique » ou l'« économie de marché », termes de la novlangue pour ne pas dire capitalisme), constitue, dans le discours technocratique des libéraux, un présupposé de départ indiscutable, à partir duquel tout doit être aménagé. Les populations migrantes sont ainsi considérées comme « surnuméraires ». Ils sont de trop par rapport à la quantité de travail disponible sur le territoire. Il est dès lors impossible de satisfaire une demande qui excèderait les capacités territoriales, conduirait à une phase de dérégulation, de chômage, et contraindrait les travailleurs à verser des prestations sociales pour les sans emplois. Ainsi, à travers le langage technocratique, la fermeture des frontières apparaît rationnelle.
4 La tendance à se donner une image propre
Dans la lignée du lissage sémantique apporté par le discours technocratique, les partis d’extrême droite européens, ainsi que certains mouvements agissant au sein de la société civile, ont adopté une attitude visant à se distancier de leurs images extrémistes. Cela se traduit par la mise à distance des groupements radicaux, des discours scandaleux et provocateurs, et le fait d’apparaître plus respectable, politiquement correcte, tout en adoptant une posture de justiciers héroïco-populaires, « anti-élitistes » « proche des préoccupations des gens ». Il s’agit en réalité d’une tournure beaucoup plus stratégique de la politique des partis d’extrême droite. A la marge depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les partis d’extrême droite se sont limités à un rôle d’agitation dans le but de se créer une base radicale solide et fidèle, et de conquérir une hégémonie culturelle au sein de la société. Cette stratégie se traduisait aussi dans le fait de tenter de rendre leurs thèmes de prédilection et leurs positions incontournables au sein du débat politique. L’illustration la plus significative de ce fait réside dans la manière dont le FN a réussi à faire de l’insécurité le thème principal de la présidentielle de 2002, au point que la gauche, sans véritable idée sur la question, n’a pu que concéder la nécessité d’une politique répressive. A présent, les partis d’extrême droite tentent leur chance à un autre niveau. Profitant d’une crise qui ne cesse de s’approfondir, ces partis se sentent en mesure de prendre le pouvoir, et font le pari du lissage idéologique afin de brasser large, de s’introduire dans les parlements, de gagner les présidentielles. Parallèlement, les groupuscules extrémistes continuent leur action pour constituer une base radicale plus massive, une sorte d’avant-garde de terrain utile dans le cadre de groupes action et de l’expérimentation des ouvertures et des limites de ce qui est socialement acceptable en ce qui concerne les positions que peut tenir le parti officiel. Il ne faut ainsi pas se leurrer à propos du prétendu détachement entre le parti « propre » et les petits groupes « sales ». Même s’il n’y a pas de communication directe entre le parti et les groupuscules, les passerelles et les ramifications, elles, existent bel et bien.
5 Redorer le blason en retournant les stigmates
La victimisation est une stratégie rhétorique bien connue de l’extrême droite Française. Nous avons tous entendu les complaintes de lepen père vis-à-vis de la censure médiatique ou de la question des 500 signatures nécessaires à la présidentielle. Cependant, l’extrême droite contemporaine qui se veut lavée de ses pêchés passés a trouvé de nouveau terrains de victimisation. Le premier est le « racisme anti-blanc ». Depuis leur apparente mise à distance du racisme pure au profit d’une conceptualisation culturaliste et d’un vocabulaire objectivant, certains groupements d’extrême droite tentent de devenir les chantres de l’anti-racisme, notamment en condamnant un prétendu « racisme anti-blanc » développé par les migrants africains et soutenu par la gauche. De plus, du fait de leur tentative de mise à distance vis-à-vis des aspects sombres de leur histoire, certains militants d’extrême droite (ouvertement ou non), semblent dénoncer un fascisme se dissimulant derrière l’antifascisme. Ils y perçoivent une forme de répression de la liberté d’expression trahissant les aspirations libertaires des mouvements antifascistes et dévoilant leur vrai visage de staliniens autoritaires, de « rouges bruns ».